

Les chemins vicinaux et hameaux d’autrefois… au XIXe siècle

Nos chemins d’autrefois, comme le dit la chanson, devaient sentir bon la noisette… Ils étaient si nombreux qu’ils tissaient une véritable toile d’araignée sur le territoire du village de Saint-Éman, comme autant de rides sur une peau tannée par le temps passé au grand air à la campagne pour le pire et pour le meilleur sous le joug de la paysannerie laborieuse.
Parmi les archives, un état du 3 février 1897 établi par l’agent voyer cantonal Billet nous permet d’en connaître le détail, au moins 16 chemins vicinaux répertoriés sur le territoire de la commune d’une superficie de 450 ha. Ce plan d’ensemble des chemins ruraux répondait ainsi à la loi du 20 août 1881 et complétait l’inventaire des chemins et sentiers publics établi initialement le 8 juin 1843.
Source : Registre « Plan d’ensemble des chemins ruraux » année 1887. Archives communales conservées en mairie.
Par la suite, les services du cadastre ont apporté des mises à jour, à commencer par celles de l’année 1913. Les registres de délibérations municipales témoignent de l’importance de la voirie dans le budget annuel. Chaque séance prévoyait des dépenses pour empierrer régulièrement quelques tronçons endommagés par les intempéries et le passage des charrettes. Il fallait également veiller au passage à gué de certains cours d’eau et passerelles à consolider. Il ne faut pas oublier les conflits nés d’emprise de quelques laboureurs indélicats sur la largeur des chemins surveillés par une commission dédiée à la voirie municipale.
Certains de ces chemins étaient empruntés lors du pèlerinage du 16 mai à la fontaine votive de Saint-Éman, les paroissiens faisant le tour du village et des hameaux. Les haltes de la procession étaient ponctuées par des chants et prières au pied de calvaires qui ont disparu ou ont été déplacés comme celui de l’allée du château aujourd’hui visible à l’entrée de l’allée de charmille menant à la mairie, le fameux sentier « spatio-temporel » nous invitant à découvrir l’histoire du village.
Les habitants venant des hameaux les plus éloignés comme « Les Roselles », « le Petit et le Grand Bois Barreau » empruntaient le chemin n°3 contournant le château. Quant au chemin vicinal n°5 celui-ci était particulièrement connu et emprunté par tous les temps par les écoliers venant du hameau de Guignonville de la commune d’Illiers fréquentant, depuis 1882, l’école communale de Saint-Éman.



Source : Registre « Plan d’ensemble des chemins ruraux » année 1887. Archives communales conservées en mairie.

L’état cadastral établi le 8 juin 1843 nous permet aussi de situer des maisons aujourd’hui disparues. Les archives Merlet et Lefèvre témoignent également de l’existence, sur le territoire de Saint-Éman, de lieux oubliés des cadastres contemporains avec notamment des maisons détruites au début du XIXe siècle portant les noms de « Villemaigre » [1], « Le Refort ». Le lieu appelé « La Folie », à côté de l’étang Choquet, longeant le Loir, indique la présence dans le passé de cabanes de feuilles ou « Foillies » en vieux français caractéristiques des huttes de charbonniers répandues entre le XVIIe et le XIXe siècle. En nous promenant aujourd’hui aucune trace visible d’anciennes fondations ou vestiges ne nous permettent de soupçonner l’existence d’une production de charbon de bois pour notamment alimenter la forge du maréchal-ferrant ou du taillandier fabriquant les outils et les fers tranchants des charrues pour les cultivateurs. Le lieu-dit « La Taillanderie » [2], de par sa toponymie, témoigne dans le passé de cet artisanat au cœur du village.
[1] N.D.L.R. : « Villemaigre » prendra le nom de « Hautes Bourgetteries » au recensement de 1866. (St Éman CGPG)
[2] N.D.L.R. : Le lieu-dit de « La Taillanderie », aujourd’hui Rue Guermantes, avait été rattaché au bourg lors du recensement de 1886. (St Éman CGPG)
Illustration hutte de charbonniers : Tableau de Léon Le Goaesbe de Bellée (Huile sur toile, 1879, musée des Beaux-Arts de Vannes).
Entre l’église et en direction plein ouest vers le château des Pâtis, le chemin n° 1 menait jusqu’à la « patte d’oie » en direction d’Illiers/Méréglise/La Loupe, quatre foyers avec dépendances y étaient mentionnés du côté de l’actuel chemin du lavoir. Ces quelques maisons constituaient le bourg de Saint-Éman. Cinq familles y vivaient, principalement les tuiliers Beaudoux père et fils, et les bergers Ferré et Toussaint.
Un demi-siècle plus tard, c’était plutôt le hameau de « La Taillanderie » qui prenait l’ apparence d’un véritable bourg par le nombre de personnes y habitant… et par l’animation villageoise qui y régnait autour du café-tabac.

Sur la route en direction de La Loupe, peu avant le « Petit Bois Barreau », était située une maison au lieu-dit « Les Hautes Bourgetteries », un autre nom oublié de tous aujourd’hui.
L’ouvrage édité en 1994 par la SAEL [3] consacré à la microtoponymie du canton d’Illiers, nous indique que ce nom de lieu peut nous faire penser à la résidence oubliée d’une famille Bourget. Mais, comme les Barres, les Bourgets avaient aussi le sens d’un lieu de défense, petit bourg, et qui pouvait s’étendre en parler local à la Bourgetterie, origine d’autant plus justifiée que ce lieu-dit est situé sur les points hauts de la commune entre 180 et 200m.
[3] Dépôt légal : 4ème trimestre 1994 – ISBN 2-905866-20-9

Au mitan du XXe siècle, à Saint-Éman, comme ailleurs, nombre de chemins vicinaux ont été gommés de la carte du fait de la politique de remembrement rural. Il ne faut pas oublier que le remembrement des parcelles agricoles a été initié pendant la seconde guerre mondiale par l’occupant allemand incitant le gouvernement Pétain à prodiguer la loi du 9 mars 1941, et son décret d’application du 7 janvier 1942. Le 18 février 1941, le maire Félicien Duchêne participait à une conférence organisée à Chartres par le préfet assisté du chef de la Feldkommandatur relative à l’intensification de la production agricole. Sur notre territoire, le morcellement des parcelles était un frein au rendement attendu et exigé par l’occupant. Il en allait de même pour les zones humides pour lesquelles un programme d’irrigation devait être mis en œuvre avec la création d’un syndicat agricole communal. La Feldkommandantur de Chartres, située au n° 7, place des Épars, réclamait pour chaque village un contingent de récoltes pour soutenir l’effort de guerre, le maire était tenu de faire appliquer ces dispositions. À Saint-Éman, au début de l’occupation, les maires successifs, Félicien Duchêne, puis René Courteil, étaient régulièrement relancés et menacés par les préfets du gouvernement de Vichy, Charles Donati, puis Pierre Le Baube, ainsi que par le feldkommandant comme l’atteste notamment une archive communale du 9 janvier 1942 : « La livraison des quantités d’avoine prescrites n’a pas été effectuée dans les conditions prévues. J’ordonne en conséquence…. Toute infraction à cette instruction est passible d’une peine allant jusqu’à 6 semaines de prison et d’une amende... ».
Notre cadastre communal a connu, au fil du temps, les vicissitudes de ces pages d’histoire modifiant les tracés des chemins vicinaux, le bornage des parcelles agricoles, effaçant l’élevage traditionnel en limite du Perche au profit d’une culture plus intensive…
Malgré cela, si tous les chemins mènent encore à Rome, le promeneur est invité aujourd’hui à sortir des sentiers battus et à ne pas s’arrêter en si bon chemin pour s’engager sur le chemin des écoliers le menant à Saint-Éman. avec notamment le balisage du chemin de Grande Randonnée, le GR 35, fil conducteur entre les pèlerinages du Mont-Saint-Michel et de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Les Émanois, eux-mêmes, ne peuvent soupçonner au milieu d’une campagne aujourd’hui désertée, l’existence du maillage des sentiers d’autrefois tissant des liens de camaraderie, et d’entraide entre les habitants, au patronyme oublié, et s’imaginer la vie des différents hameaux s’animant au rythme des travaux saisonniers.


Source : Registre « Plan d’ensemble des chemins ruraux » année 1887. Archives communales conservées en mairie.